Catégories
Article psy

Pourquoi je choisis de boycotter le dispositif « Mon soutien psy »

En tant que psychologue, j’ai fait le choix de ne pas intégrer le dispositif « Mon soutien psy ». Cette décision ne signifie pas que je nie les difficultés d’accès aux soins psychologiques, ni que je sois opposé au principe d’un soutien financier pour les personnes qui ne peuvent pas assumer le coût d’une consultation. Au contraire, je considère que la santé psychique devrait être accessible à toutes et tous, indépendamment des revenus.

Le dispositif présente d’ailleurs certains aspects positifs. Il peut permettre à des personnes qui n’auraient jamais consulté de franchir le pas. Il contribue à faire reconnaître la souffrance psychologique comme une question de santé à part entière et peut constituer une première porte d’entrée vers un accompagnement. Pour des situations légères à modérées, un nombre limité de séances peut parfois suffire à traverser une période difficile, à retrouver des ressources ou à être orienté vers une prise en charge plus adaptée.

Le remboursement proposé peut également réduire, au moins partiellement, l’obstacle financier. L’accès direct à un psychologue, sans obligation de passer préalablement par un médecin, constitue aussi une évolution intéressante. Sur ces points, « Mon soutien psy » répond à une demande réelle et peut être utile à certaines personnes.

Cependant, ces avantages ne suffisent pas à lever les réserves profondes que m’inspire ce dispositif.

Une conception trop standardisée de l’accompagnement

La première difficulté tient au cadre imposé aux consultations. La souffrance psychique ne se laisse pas toujours réduire à un nombre prédéfini de séances, à des catégories de troubles légers ou modérés, ou à des objectifs évaluables à court terme.

Chaque personne arrive avec son histoire, son rythme, ses ressources, ses fragilités et sa manière singulière d’évoluer. Certaines situations peuvent s’améliorer rapidement ; d’autres nécessitent davantage de temps, de continuité et de sécurité. Le travail psychothérapeutique n’est pas toujours linéaire. Il peut comporter des avancées, des résistances, des périodes de stagnation ou de régression, qui ne sont pas pour autant des échecs.

En imposant un cadre court et relativement uniforme, on risque de faire entrer les patients dans un dispositif plutôt que d’adapter véritablement le dispositif à leurs besoins. On risque également de donner une place excessive à des critères quantitatifs ou administratifs au détriment de la relation thérapeutique, pourtant essentielle dans le travail psychologique.

Le risque d’une orientation politique de la psychologie

Au-delà de ses modalités pratiques, « Mon soutien psy » soulève une question politique : qui définit ce qu’est une bonne thérapie, quelles méthodes sont légitimes et quels résultats doivent être recherchés ?

Lorsqu’un État ou une institution publique finance certaines consultations, il ne se contente pas d’organiser un remboursement. Il participe aussi, nécessairement, à définir un cadre de pratique. Les critères d’agrément, les formations reconnues, les outils d’évaluation et les modalités de suivi peuvent progressivement favoriser certains modèles thérapeutiques plutôt que d’autres.

Le risque n’est pas forcément celui d’une interdiction explicite des différents courants de la psychologie. Il peut prendre une forme plus progressive : les approches les plus facilement standardisables, protocolisables et mesurables peuvent être privilégiées, tandis que d’autres pratiques — davantage centrées sur l’histoire du sujet, le sens de ses symptômes, ses relations ou son environnement — deviennent moins visibles ou moins accessibles dans le cadre financé.

Cette évolution pourrait conduire à une conception réductrice de la thérapie, centrée sur la diminution rapide de symptômes identifiés. Or accompagner une personne ne consiste pas seulement à faire disparaître une manifestation anxieuse ou dépressive. Il s’agit aussi de comprendre ce qui se joue pour elle, de lui permettre de mettre en mots son expérience et de retrouver une capacité d’agir.

Je crains donc qu’à terme la psychologie soit davantage définie par les institutions qui la financent que par les professionnels et les patients qui la font vivre.

Une médicalisation de la souffrance psychique

Le dispositif inscrit la consultation psychologique dans un parcours de soins fortement encadré. Cette organisation peut être utile dans certaines situations, notamment lorsqu’une orientation vers un médecin, un psychiatre ou une structure spécialisée est nécessaire. Mais elle peut aussi contribuer à rapprocher la psychologie d’un modèle essentiellement médical : un trouble à identifier, un protocole à appliquer, un nombre de séances à respecter et un résultat à évaluer.

Cette logique risque d’individualiser des souffrances qui trouvent parfois leur origine dans des conditions de vie très concrètes : précarité, isolement, violences, discriminations, difficultés professionnelles, logement instable ou épuisement social. Une consultation peut aider une personne à faire face à ces situations, mais elle ne peut pas toujours réparer ce qui relève de problèmes collectifs.

Il existe alors un risque de demander aux individus de s’adapter à des conditions de vie qui, elles, ne sont pas interrogées. La thérapie devient une réponse individuelle à des causes parfois profondément sociales et politiques.

Des moyens qui pourraient renforcer le service public

Je m’interroge également sur le choix budgétaire que représente ce dispositif. Les financements mobilisés pour rembourser des consultations réalisées en cabinet libéral ne sont pas, dans le même temps, directement injectés dans les structures publiques et gratuites qui accueillent les personnes en grande difficulté.

Les centres médico-psychologiques, les services de psychiatrie, les maisons des adolescents, les structures médico-sociales et les associations jouent un rôle indispensable. Pourtant, nombre d’entre eux sont confrontés au manque de personnel, à des délais d’attente importants et à des conditions de travail difficiles.

Le dispositif « Mon soutien psy » peut donc apparaître comme une réponse partielle à une crise plus large. Il permet de créer une offre supplémentaire, mais ne règle pas les difficultés structurelles du service public. Il peut même contribuer à détourner l’attention de la nécessité d’investir durablement dans des lieux d’accueil gratuits, accessibles et pluridisciplinaires.

Pour certaines personnes, le remboursement d’un nombre limité de consultations constitue une aide réelle. Pour d’autres, il ne répond pas aux obstacles rencontrés : absence de psychologue à proximité, impossibilité d’avancer les frais, besoin d’un suivi long, nécessité d’une prise en charge médicale ou difficulté à trouver un professionnel avec lequel une relation de confiance peut se construire.

Défendre aussi les conditions de travail des psychologues

Le tarif et le cadre imposés par le dispositif posent enfin la question des conditions d’exercice des psychologues. Une consultation ne se résume pas au temps passé dans le cabinet avec le patient. Elle comprend aussi la préparation, les échanges éventuels avec d’autres professionnels, la rédaction de documents, la formation continue, la supervision, les tâches administratives et le temps nécessaire pour penser sa pratique.

Or un tarif insuffisant peut conduire les professionnels à augmenter le nombre de consultations afin de maintenir un revenu viable. Cette intensification du travail peut avoir des conséquences directes sur la qualité de l’accompagnement. Un psychologue épuisé dispose de moins de temps pour réfléchir, moins de disponibilité psychique et moins de capacité à accueillir la complexité des situations rencontrées.

Refuser un cadre professionnel qui ne me permet pas de travailler dans de bonnes conditions n’est donc pas un refus de prendre soin. C’est aussi une manière de protéger la qualité de mes accompagnements et la relation de confiance avec mes patients.

Un choix de boycott, pas un refus d’aider

Mon choix de boycotter « Mon soutien psy » ne signifie pas que je sois opposé à toute politique publique de soutien psychologique. Je souhaite au contraire que chacun puisse accéder à un accompagnement de qualité, sans que le coût soit un obstacle. Mais cet objectif ne peut être atteint uniquement par un dispositif standardisé, limité dans le temps et organisé principalement autour de consultations libérales conventionnées.

Je souhaite une politique de santé mentale qui reconnaisse la diversité des approches psychothérapeutiques, qui donne une place réelle au temps clinique, qui renforce massivement les structures publiques et associatives et qui garantisse aussi des conditions de travail respectueuses pour les professionnels.

Je fais le choix de préserver un cadre dans lequel je peux accueillir mes patients avec disponibilité, discernement et engagement. Mon objectif est de leur fournir le meilleur accompagnement possible, dans le respect de leur singularité, de leur rythme et de leur dignité. Cette exigence de bientraitance concerne les patients, mais aussi les professionnels qui les accompagnent.

Un psychologue qui se surmène, qui enchaîne les consultations dans des conditions précaires ou qui ne dispose plus du temps nécessaire pour penser sa pratique n’est pas pleinement en mesure d’accueillir correctement la souffrance de l’autre. Prendre soin des patients implique donc aussi de prendre soin des conditions dans lesquelles les professionnels exercent.

C’est pour ces raisons, à la fois cliniques, éthiques et politiques, que je choisis de ne pas participer au dispositif « Mon soutien psy ». Ce choix ne constitue pas un désengagement, mais une manière de défendre une certaine conception de la psychologie : une pratique humaine, libre, exigeante et respectueuse, pour les patients comme pour les psychologues.