La médiation et les jeux vidéo.

La médiation par le jeu a fait son entrée très tôt dans la psychanalyse. Si pour A. Freud, il était avant tout une excuse à l’échange avec l’enfant, très vite il devient lui-même soumis à interprétation grâce aux apports de M. Klein. Dès lors on admet qu’un jeu puisse se faire le symbole du discours, support d’échange entre le thérapeute et son patient, parole adressée sans mot à l’analyste.


Qu’il s’agisse de dessins, de personnages ou de pâte à modeler, il est actuellement admis par tous que le jeu revêt une importance symbolique qui va bien au-delà du simple passe temps. Le mode d’apprentissage de l’enfant est avant tout le jeu. Chacun a pu en faire l’expérience dans sa vie. Il n’est pas nécessaire d’être un enfant pour comprendre et expérimenter qu’on apprend mieux en jouant qu’en restant assis sur une chaise à lire des théories absconses.

Et pourtant, il est un jeu qui reste encore banni de la plupart des cabinets de psychologue. Une pratique qui semble endosser toutes les critiques actuelles. On dit de lui qu’il est dangereux, qu’il rend stupide, agressif, asocial. Quelle plus grande injustice que celle qui est faite aux jeux vidéo ?

Si nous remontons quelques années, voire quelques siècles en arrière, on comprend bien que chaque support d’information fut en son temps critiqué et support de tous les fantasmes de destructions possibles. En effet, l’invention de la télévision a subi ces mêmes critiques avant de devenir un élément essentiel de la plupart des foyers dans le monde entier. La radio avant elle avait également fait l’objet de lourdes critiques sur son caractère subversif et dangereux pour les bonnes mœurs et l’apprentissage de nos jeunes. Impensable aujourd’hui, pourtant avant elle, les livres avaient eux aussi endossé ce rôle de diable subversif. Il est clair, je crois au vu de notre histoire, que chaque génération a son mauvais objet qui cristallise toutes les peurs ancestrales de notre société. Ainsi aujourd’hui, c’est le jeu vidéo qui se voit accuser d’attenter aux bonnes mœurs et de pervertir l’esprit de nos chères têtes blondes.

Dès lors qu’est-ce que les jeux vidéo peuvent bien avoir à faire dans un cabinet de psychologue ?

He bien, déjà, disons-le, le jeu vidéo n’existe pas. Le jeu est multiple, il se divise en dizaines voir centaines de catégories et ne saurait être regroupé dans un gros sac four tout. De la même manière qu’un nutritionniste ne saurait ranger la junk food et les légumes verts dans une même catégorie, le jeu se décline à l’infini. Tantôt monde ouvert, tantôt énigmes à résoudre pour passer au niveau suivant, tantôt art, tantôt défouloir, il revêt bien des aspects et donc aussi, bien des aspirations.

C’est cette multitude qui dans un premier temps va nous intéresser !

Lorsque le parent m’amène son enfant, il l’introduit bien souvent sous la motivation de guérir son enfant d’une forme d’addiction, pourtant non reconnu par les spécialistes du domaine, l’addiction aux jeux vidéo. La première question que je pose alors est assez simple, « à quoi joue votre enfant ? » Malheureusement, la plupart du temps, la réponse est la même « je n’en sais rien, je n’y entends rien à ces choses-là ». Ces choses-là… c’est-à-dire cet univers dans lequel pourtant, votre enfant passe la plupart de ses journées. Quel dommage que ce manque de curiosité de la part de ces parents qui ne cherchent pas à comprendre avant de condamner.

Imaginez deux secondes qu’on remplace le mot « jeux vidéo » par le mot « violon », seriez vous si inquiet et en colère si votre enfant passait 4h par jour sur son violon au lieu de son jeu vidéo ?

Ce n’est pas la même chose me direz-vous ! Et pourtant… Il y a déjà bien des années, que les chercheurs en neurosciences, ont déterminés que certains jeux vidéo avaient pour effet de développer la matière grise, les compétences de repérage et de distinction visuo-spatial, la réactivité, l’attention partagée, etc. Pour certains, ils peuvent même aller jusqu’à développer le leadership, la capacité de travailler en équipe, les connaissances historiques, scientifiques et j’en passe. Pour certains en revanche, il s’agit d’une bête compulsion à la répétition ayant le même fonctionnement de récompense immédiate que les machines à sous. Voyez-vous à présent l’intérêt de vous intéresser plus avant au jeu auquel votre enfant, est soi-disant, addicte ? ».

Avançons un petit peu, une fois que l’enfant/ ado/ adulte m’en a dit un peu plus sur les jeux qu’il affectionne, sur son mode de consommation des jeux et sur ce qui le fait souffrir, il est temps de passer à l’observation.


J’ai plusieurs jeux différents que je propose dans mon cabinet, des jeux qui touchent un large éventail de problématiques et de sujets. Avec les SIM’S, je vais m’intéresser à la construction familiale, à l’environnement, à la capacité du patient à prendre soin de lui et de sa vision du social ou de son rapport à l’argent ou à son corps. Également son rapport au cadre et aux règles. Avec Spore, je vais pouvoir observer son fonctionnement dans la relation duelle, ses choix dans le lien à l’autre, agressivité, fuite, amitié, etc. Sa capacité à faire évoluer son avatar et son fantasme comme individu dans une société tantôt hostile, tantôt amicale. Avec Minecraft, nous allons explorer l’angoisse, la sécurité, le courage, la curiosité, etc. Et enfin avec Never Alone, nous allons travailler la relation d’aide, la capacité à fonctionner ensemble ou à demander l’intervention de l’adulte quand cela est nécessaire, la capacité à surmonter les obstacles ou l’abandon.
Autant de thématiques fondamentales qui sont difficiles à exprimer par la parole pour un enfant.
Après une phase d’observation, le temps est venu de proposer des interprétations, des actes, des échanges, de l’aide, toujours dans le cadre du jeu. Mais l’enfant le sent bien, lui, qu’il ne s’agit pas seulement de jouer.

J’en veux pour preuve l’exemple de Thibaut que j’interroge après une partie de Spore.

« Pourquoi avoir choisi de développer tes liens d’amitié avec les autres personnages si c’est pour finir, par les attaquer ?
– C’était pour endormir leur attention et pouvoir les trahir plus facilement…. Comme ce que m’a fait Loïc à l’école. »

Thibaut est victime de harcèlement depuis le début de l’année. En parlant de son avatar nous avons alors pu échanger et développer sur l’idée de la confiance et du risque d’agression des personnes qui nous sont proches.
Petit à petit Thibaut, est passé d’une agression systématique de tous les autres personnages à la création de lien d’alliés et de relations sociales.

Voilà en quoi consiste la médiation thérapeutique par les jeux vidéo. Elle permet de mettre en scène les enjeux relationnels et individuels des patients dans un cadre riche et apaisé, accompagné du regard et du soutien du psychologue qui donne sens aux actions du jeu et qui les réintroduisent dans un cadre plus large et plus concret que virtuelle.

La première fois que j’ai parlé de ma pratique avec un membre du corps enseignant de mon université, ce professeur m’a répondu « mais vous mettez un écran entre l’enfant et vous, c’est en fait une tentative inconsciente de le mettre à distance »
Je crois que la vraie tentative de mise à distance inconsciente était pour cette enseignante incapable de voir au-delà de l’écran le monde incroyablement riche et complexe offert par les jeux vidéo. Comme un jeu de légo géant et infini. Il ne s’est jamais agi de mettre un écran entre l’enfant et le thérapeute, mais bien de regarder ensemble vers un horizon commun et de se regarder en train de le regarder.

Les jeux vidéo sont des outils, et comme tout outil, ils peuvent soit construire, soit détruire, c’est à vous de décider ce qu’il en sera.

Loreleï Dietrich